• Salomé

Yoga Sutra de Patanjali \ mon résumé, Livre I

Lire les Yoga-Sutras relève davantage de l’exploration que du simple apprentissage ; et cette exploration ne peut s’avérer totale qu’à la lumière de la pratique et de l’expérience des 195 aphorismes constituant le traité. Pour ma part, c’est un livre de chevet que j’emporte partout avec moi, une inspiration latente qui se révèle une fois les pages découvertes et redécouvertes encore. Cet ouvrage, écrit par la plume du mystérieux Patanjali, est d’une sagesse dont la finesse se mêle à sa complexité dans une infinie tendresse - ne trouvons-nous pas ici la métaphore d’un mode de vie rêvé ?


Sutra”. En sanskrit, ce mot désigne le fil du collier, que l’on verra ici comme le fil conducteur d’un raisonnement. En quatre livres, ou chapitres, Patanjali expose sa pensée sur le Yoga, qui n’est ni un but, ni une pratique, ni même une pensée mais bien une façon de vivre, de se vivre en harmonie. Le texte est une ouverture privilégiée à la vie spirituelle.


Ni trop, ni trop peu. Tout y est. À l’image du Yoga.


Si le yoga n’est pas but, il en a néanmoins plusieurs, dont un pourrait englober tous les autres : la liberté. La liberté face à la loi du Karma (cause à effet) et face aux entraves de la condition humaine permettant de devenir un Jivan Mukta - éveillé vivant.



LIVRE I - SAMADHI PADA


Ce premier chapitre nous indique la direction, l’étape ultime du Yoga que constitue le Samādhi, cet état d’unité avec la vie, fondement du Yoga dont le terme lui-même signifie “unir”. Patanjali nous expose les clefs pour y parvenir, les obstacles et comment les supprimer. Ce premier livre commence avec “ATHA”, “MAINTENANT”. Les Yoga-Sutras sont toujours disponibles à être enseignés à celui qui est disponible, motivé. Le terme “ANU”, “DE FAÇON ININTERROMPUE”, constituant également le premier aphorisme, signifie que cet enseignement se dispense tout au long de la vie. L’étape initiale pour révéler le Samadhi est l’arrêt de l’agitation automatique du mental, engendrant la révélation de notre Centre (notre capacité d’être, nous permettant d’accéder à la réalité). Cette conscience profonde est appelée Drashtar par Patanjali - “celui qui voit, témoin immobile, permanent” - et est une richesse commune à tous les hommes. Malheureusement, nous la cherchons bien souvent à l’extérieur alors qu’elle est en nous.


J’aime me l’imaginer (vous allez vite vous rendre compte que j’ai un penchant pour les images) comme l’enfant qui dort en moi, bouillonnant d’amour, d’énergie, de créativité. Nous avons souvent tendance à vouloir faire taire cet enfant, à le cacher bien profondément en nous, si bien que l’on pourrait presque l’oublier ; sa pureté nous effraie, nous met à nu, nous enlève les nombreux masques que nous revêtons pour mieux nous fondre dans nos environnements. Nous oublions surtout que cette pureté est une force inestimable pour qui sait l’accueillir avec joie et affirmation.

Patanjali définit cinq agitations du mental, qu’il appelle des Vrittis : le raisonnement juste, la pensée erronée, l’imagination, le sommeil (avec rêves) et la mémoire.

Ici, j’ai été interloquée que Patanjali ait placé l’imagination dans les cinq Vrittis, raisonnant en moi comme la source de la créativité et la meilleure amie de l’inspiration. Le traité indique que notre imagination “s’appuie sur la connaissance verbale”, de fait, que le mot n’est pas la chose et que cette perception-là s’éloigne de la réalité. Passionnée d’art et mordue du Surréalisme, cela m’a fait penser à Magritte : une grande partie de sa pensée artistique pourrait se réduire à cet aphorisme, si simple mais si évocateur. Le mot n’est pas la chose. “Ceci n’est pas une pipe”, ou encore les nombreuses autres oeuvres où l’artiste écrivait des mondes entiers dans des brèches peintes, désignait une montagne à la place d’une table ou sa mère dans un peigne. Le sens de ce Vritti y trouve ici tout son sens pour moi.


Mais alors, comment apaiser les agitations du mental, dans nos sociétés occidentales où tous nos sens sont sans cesse sur-sollicités par l’extérieur et par nous-mêmes ? Patanjali nous livre une première clef : la pratique. L’état d’Asana, “notion d’infinité dans un espace heureux” comme le dit si poétiquement Gérard Blitz, ne peut s’installer en nous qu’à travers un lâcher-prise musculaire, respiratoire et mental. Il s’agit alors là de s’engager pleinement dans notre pratique sans pour autant s’y attacher. Travaillant en danse contemporaine, cette partie des Yoga-Sutras a raisonné en moi. S’engager sans s’attacher. Cela relève d’une maturité inouïe et d’une profonde humilité, la pratique étant reliée directement au corps et le corps étant la première image, la plus brute, de nous-mêmes. Louise Lecavalier, qui est l’une des danseuses et chorégraphes les plus réputées au Québec, dit dans son reportage “Sur son cheval de feu” qu’elle se lève chaque matin et ne connaît rien ; voilà comment bien résumer la pensée du Yoga. À travers la pratique, on ne vise pas ici à contraindre ou performer, mais nous cherchons plutôt à explorer, à atteindre, dans la posture, un apaisement du mental. À travers la pratique du Yoga, nous cherchons à unir notre conscience : du geste, de la respiration et de la sensation. Cela constitue un réel entraînement pour rester conscients, au fur et à mesure, en dehors du tapis.

Patanjali nous apprend un nouveau terme dans ce premier chapitre : les GUNAS. Dans l’aphorisme I.16, il nous indique que “le plus haut degré dans le lâcher-prise c’est se détacher des Gunas grâce à la conscience du Soi”. Les Gunas, ce sont trois modalités : Sattva, le mode de l’équilibre ; Rajas, le mode de l’énergie ; Tamas, le mode de l’inertie physique et psychique. Se libérer des Gunas, c’est peut-être en prendre conscience dans notre vie quotidienne : reconnaître nos émotions relevant par exemple du Rajas, comme la colère, nous permet d’agir de façon adéquate sans se couper de son Soi.


Ici, il y a tout de même une zone d’ombre dans la pensée de Patanjali qui m’échappe, à la lumière de plusieurs éditions que j’ai pu lire des Yoga-Sutras : je comprends l’intérêt positif de se détacher de Rajas et Tamas, mais pourquoi souhaiterions-nous nous détacher de Sattva, l’équilibre, puisque ce dernier constitue notre quête en tant que Sādhaka ? C’est dans la Bhagavad Ghita que j’ai trouvé ma réponse, quand dans le chapitre 2 il est indiqué que “s’efforcer de demeurer en “sattva” signifie rester calme et pur dans notre appréciation des êtres et des situations”. Il s’agit alors ici de trouver l’équilibre en soi.


Une partie de ce premier chapitre m’a particulièrement marquée : c’est l’évocation du “Om”, Mantra parmi les Mantras, rejoignant l’unité primordiale, originelle. En tant que syllabe sacrée, le chanter dans la pratique du Yoga le fait entrer dans sa signification et le son résonne ainsi dans tout notre corps au fil des Asanas, se mêlant à notre prana, énergie vitale. “Om”, désignant Ishvara, être particulier échappant à la loi du Karma, résonne alors davantage en moi à chaque pratique.

En sept Sutras, Patanjali résume les moyens qui vont créer les conditions pour accéder à l’état d’unité : la concentration, la respiration, la qualité de la relation avec les autres et nous mêmes, trouvent tous leurs racines dans Dhyana, la méditation, qui est dans le Yoga un mode de vie.


Si le Samādhi est la finalité du Yoga, état d’extase et de bonheur dans lequel nous faisons un avec la vie, il existe différentes étapes que Patanjali explique dans ce premier livre, du stade de la conscience encore imprégnée de réflexion à la paix intérieure, “sans activité mentale” (I.47). L’ultime état de Samādhi est le Nirbija Samādhi et son nom est très évocateur, “nirbija” signifiant en sanskrit “sans graines” ; nous sommes alors détachés de notre passé et futur, déconditionnés. L’aphorisme I.48 résume la raison d’être de cet état : “Là est la connaissance de la réalité”, que j’interprète ici comme la pleine conscience de ce qui est, l’ancrage dans le présent, la relation vraie avec autrui et soi-même, un état de grâce qui ne nous coupe pas du Monde mais le fait entrer en nous.

 

Merci à Sylvie Tremblay et de tous ses enseignements lors de ma formation à Sangha Yoga, qui ont éclairé mes recherches.


Namaste,

Salomé